Comment Collapse raconte Gaza sans le filmer ?

Une barrière, des barbelés et une étendue de champs, ou de ce qu’il en reste. Voilà ce qui sépare Anat Even de Gaza, où se perpétuent des massacres au nom d’une prétendue vengeance des Israéliens après le 7 octobre 2023. Quelque temps après l’attaque, elle revient sur ces terres où était autrefois sa maison. Tout près de la frontière, nombreux sont ses voisins et ses amis qui ont été tués. Ce sont au nom de ces victimes que l’armée israélienne tue en masse, de l’autre côté du grillage. Dans Collapse, la réalisatrice témoigne de son retour en Israël, des questionnements qui l’occupent et d’un climat particulier à ce qui était quelques semaines auparavant la frontière israélo-palestinienne. 

7 octobre 2023. Des groupes armés palestiniens, dont les brigades al-Qassam, branche armée du Hamas, attaquent bases militaires et zones civiles israéliennes autour de la bande de Gaza. L’attaque fait environ 1200 morts israéliens, Amnesty International dénonce des centaines de crimes de guerre. De par son ampleur, le 7 octobre place à nouveau la Palestine au cœur de l’attention internationale. L’effroi du monde laisse place en quelques heures à la volonté d’une vengeance et fait d’Israël, qui colonise des territoires palestiniens depuis des décennies, la victime absolue qui a “le droit de se défendre”. C’est dans un tel contexte que débute le tournage de ce film, particulier dans son approche, car il se limite aux yeux de la réalisatrice, sans jamais montrer les massacres qui se déroulent à quelques kilomètres de là.

C’est davantage une réflexion sur son rôle, sa position, en tant que réalisatrice et israélienne, qui va se développer au fil des soixante-dix neuf minutes de documentaire. Comme Anat Even l’explique elle-même, son retour sur place, au kibboutz Nir Oz, n’était initialement pas motivé par une volonté d’en faire un film.  

“J’ai pris ma caméra en pensant fabriquer une archive pour le futur du kibboutz. Ce que j’ai vu était si inconcevable que j’y suis retournée encore et encore en imaginant que le temps et l’observation finiraient par rendre cette situation incompréhensible plus claire à mes yeux. […] Je me demandais par exemple comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l’issue, et surtout, que l’on ne voit pas. On l’entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible.”

Voilà bien un point qui peut faire débat : comment rendre compte d’une réalité violente d’anéantissement d’un peuple sans jamais mettre ce peuple en image ? Au sortir de cette séance, il faut bien admettre que cela nous a surpris, et sans aucun doute questionné. Réalise-t-on vraiment la réalité de ce qui peut bien se passer sans le voir ? 

Si ces questions méritent d’être posées, l’originalité de cette œuvre réside assurément dans ce traitement particulier d’un conflit qui semble si inaccessible et pourtant si proche. La réalisatrice nous prête ses yeux, ses oreilles et sa mémoire, sans céder à la tentation de vouloir absolument illustrer ces affrontements auxquels elle ne peut accéder. Tout au long du visionnage, on avance avec elle. On découvre des maisons qui semblent encore posséder de la vie mais qui sont en réalité vides, des rassemblements entre israéliens en colère et encore des paysages animés par des bruits incessants de ce qui nous semble être, au loin, la guerre. 

Ainsi c’est à notre imagination de faire le reste du travail. La suggestion peut parfois s’avérer aussi convaincante que des images en direct. Tout au long du film ce sont des témoignages, le son et la discussion qu’elle entretient avec Ariel Cypel qui vont apporter une vision de l’extérieur, une idée de ce qui peut se passer, de l’autre côté… 

Anat Even correspondait donc chaque soir avec Ariel Cypel, metteur en scène qui vit en France, en lui envoyant ses rushes (vidéos brutes, sans montage, NDLR) de la journée. Les deux en discutent et s’en disputent dans un échange épistolaire qui rythme le film, en particulier autour de la forme que devrait adopter cette œuvre. La question des images de Gaza les divise ; lui voudrait montrer, elle décide finalement de ne pas diffuser d’images externes des ruines, ni rien de Gaza anéanti, résultat de la barbarie israélienne. 

Le D9, un engin de 60 tonnes qui ne laisse aucune chance à toutes les constructions qui se trouvent sur son chemin.

Cette puissance destructrice, Even la montrera en filmant des engins, à mi-chemin entre véhicules du BTP et de guerre, qui servent à Israël pour abattre les constructions et empêcher la vie sur des zones entières. Ce cynisme aux mains propres se retrouve lorsqu’elle filme les israéliens pro-colonisation et Netanyahu.  Ce sont ceux qui applaudissent les discours appelant à “reprendre ce que nous leur avons donné, de les frapper là où ça fait le plus mal” et “occuper, expulser, coloniser” et qui déambulent sur les lieux d’un massacre qui ne leur aura servi que d’excuse pour déverser leur volonté de vengeance.

Au Lil’Bertin, nous vous invitons sans hésitation à aller voir ce film, et à prendre le temps de réfléchir à ces questions qu’il soulève, sans se précipiter, en gardant un recul nécessaire et un regard éveillé. 

À Lille, il vous sera impossible de voir le film en salle obscure, faute de programmation. La totalité des cinémas de la capitale des Flandres sont aujourd’hui détenus par le Groupe UGC, qui, pour des raisons politiques ou non, a décidé de ne pas donner sa chance à ce film. Néanmoins il est actuellement diffusé au Méliès, à Villeneuve d’Ascq près de deux campus étudiants. Alors, à vous de jouer !

Nous remercions JHR Films qui distribue ce film en France de nous avoir convié à la diffusion de ce film au cinéma Le Méliès, à Villeneuve d’Ascq, en présence de sa réalisatrice, qui a pu échanger avec le public après la séance. 

Article par Jeanne Jaegert, Chloé Legendre, Hugo Lefort-Moron

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